Mise à jour le 12 janv. 2026
Publié le 18 décembre 2025 Mis à jour le 12 janvier 2026

Lauréate du prix 2025 pour sa thèse en histoire et histoire de l'art " « Jouir du plaisir de voir les lieux les plus célèbres, presque aussi exactement qu'en voyageant » : La vue d'optique gravée en Europe (1760-1799)", laboratoire LARHRA, École doctorale Sciences sociales (ED 483 - ScSo).

Accès direct : son parcours | son sujet de thèse | spécificité de sa recherche | ce que la thèse lui a apport | ses activités depuis la soutenance | sa participation au prix de thèse

Johanna Daniel a d’abord étudié l’histoire de l’art et la muséologie à l’École du Louvre, avant de se former aux technologies numériques appliquées au patrimoine à l’École des Chartes, dont elle a été diplômée en 2014. Elle a ensuite travaillé cinq ans dans ce secteur, avant de s'inscrire en thèse à l'Université Lumière Lyon 2, en novembre 2018, sous la direction de Sophie Raux, professeure d’histoire de l’art (LARHRA). Sa décision de commencer un doctorat découlait d’un désir de faire évoluer son activité professionnelle vers l’ingénierie numérique de recherche : elle était convaincue que l’expérience de la thèse allait lui apporter de nouvelles compétences et une expertise solide. 
 
Parcours
et thèse

► Son parcours et plus particulièrement son doctorat
J. D. : « J’ai effectué ma première année de thèse en travaillant à temps plein à côté. L’obtention d’un contrat doctoral octroyé par l’Institut national d’Histoire de l’art m’a permis de me consacrer pleinement à ma thèse à partir de 2019. Pendant quatre ans, j’ai pu mener mes recherches au sein de l’INHA, à Paris, au sein d’un collectif de 26 doctorantes et doctorants. Ce « compagnonnage » a été très stimulant et m’a beaucoup apporté sur le plan humain et intellectuel. Les contrats doctoraux octroyés par l’INHA ont ceci de particulier qu’ils impliquent un engagement des doctorantes et doctorants dans des projets de recherche de l’établissement : pour ma part, j’ai collaboré avec le Service numérique de la Recherche, dont j’ai créé le carnet de recherche ainsi qu’avec Martine Denoyelle, avec qui j’ai co-signé le Guide pratique pour la recherche et la réutilisation des images d’art. Enfin, j’ai participé durant deux ans au programme de recherche Chorégraphies dirigé par Pauline Chevalier au sein duquel j’ai mené une enquête sur l’édition de la contredanse à Paris entre 1762 et 1789, dont les résultats sont en cours de valorisation (une base de données et plusieurs articles à paraître).
Parallèlement, j’ai enseigné, principalement à l’École du Louvre (histoire de l’estampe, Open Content et Wikipédia), à l’Université de Reims – campus de Troyes (histoire de l’art, humanités numériques), et à l’Université Lumière Lyon 2, où je dispensais un séminaire d’initiation aux Humanités numériques en histoire de l’art. 
Tous ces « à-côtés » de la thèse ont été extrêmement enrichissants et ont confirmé mon goût pour la recherche et l’enseignement, mais aussi pour le partage et le collaboratif.  »
► Son sujet de thèse
J. D. : « Ma thèse porte sur les vues d’optique : il s’agit d’un type particulier d’images imprimées qui ont été conçues spécifiquement pour être visionnées dans des appareils optiques appelés boîte d’optiques ou zograscopes. Lorsque l’on regarde à travers le dispositif, l’image apparaît plus lointaine et profonde, comme en relief. Cela donne une impression immersive, un peu comme le feraient des lunettes 3D (avec néanmoins un degré de réalisme moindre). Cela impressionnait beaucoup les hommes et les femmes du XVIIIe siècle, qui étaient nombreux à apprécier ce divertissement, qui offrait une sorte de « voyage immobile » (90% des vues d’optique représentent des villes, des monuments et des lieux célèbres). Les plus aisés pouvaient posséder l’instrument et les images à y visionner, tandis qu’une population plus large y avait accès via des montreurs d’optique ambulants, qui produisaient leur spectacle dans la rue ou dans les cafés. 
Les vues d’optique sont très fréquentes à la fois dans les collections patrimoniales et sur le marché de l’art (on peut en acheter à partir d’une trentaine d’euros sur eBay ou dans les ventes aux enchères). Elles étaient cependant assez mal connues des historiens et historiennes de l’art et considérées comme relativement anecdotiques dans l’histoire de l’estampe. 

Mon intuition était que ces images avaient eu une influence énorme dans la culture visuelle de la seconde moitié du XVIIIe siècle et qu’elles avaient forgé un imaginaire géographique partagé à l’échelle de l’Europe, traversant toutes les couches sociales. C’est ce que j’ai essayé de démontrer en étudiant la diffusion de ces estampes et leur consommation : j’ai ainsi documenté que les mêmes images circulaient à la fois dans les milieux privilégiés (pour le divertissement ou l’enseignement de la géographie) et dans les sphères plus populaires (comme spectacle de curiosités). Ces images, principalement produites à Paris, Londres, Augsbourg et Bassano del Grappa, étaient exportées à travers toute l’Europe et jusqu’en Amérique et Asie. On en connait même des copies et des adaptations gravées et peintes au Japon et en Inde dès les années 1760 ! On est face à un exemple précoce de mondialisation de la culture visuelle. 

Un autre aspect important pour moi était de comprendre comment se « fabrique » un objet éditorial nouveau comme la vue d’optique. En effet, la naissance de la vue d’optique était très mal documentée, datée de façon floue… Ma thèse contribue à préciser nos connaissances : j’ai pu montrer comment la vue d’optique résulte de transferts de savoir-faire et de modes commerciales entre Londres et Paris autour de 1760, et comment se structure un marché autour de cette nouveauté. La vue d’optique m’apparaît comme un beau cas d’étude pour entrer dans l’économie des images « ordinaires » (ce que l’on appelle des « estampes demi-fines » et qui ne sont ni de l’imagerie populaire, ni reconnues comme des « œuvres artistiques ») et ainsi réfléchir à la culture visuelle d’une époque. J’aimerais poursuivre mes travaux dans cette voie dans les années à venir en étudiant d’autres typologies d’images du quotidien : les plateaux de jeux de société, les écrans à main et les éventails, les cartes-adresses (sortes de cartes de visite commerciales) ou encore les emballages de bonbons. Ce sont autant d’images imprimées en circulation qui participent des évolutions des modes de consommation du XVIIIe et forgent une culture visuelle. »
► Spécificité de sa recherche
J. D. : « Ma thèse présentait un défi de taille : j’ai travaillé sur un corpus très important (15 000 vues d’optique conservées dans une quarantaine d’institutions européennes). C’est une quantité inhabituelle dans ma discipline, l’histoire de l’art, et il m’a fallu construire des outils pour traiter une telle masse. J’ai consacré beaucoup de temps et d’énergie à concevoir une base de données pour accéder facilement à chaque image de mon corpus, à les comparer finement et à mener des analyses quantitatives. Cela m’a permis d’acquérir de nouvelles compétences techniques et méthodologiques, ce qui était précisément un de mes objectifs en entreprenant une thèse : j’ai pu réinvestir ces savoir-faire dans d’autres projets auxquels j’ai collaboré, comme la base Contredanse, où j’ai appliqué la même approche.
Ce volet numérique m’a amené à nourrir une réflexion plus large sur la façon dont le numérique transforme nos rapports aux corpus d’œuvres en histoire de l’art, ce qui a abouti à la publication de deux articles pendant la thèse : Un océan d’images : établir un catalogue raisonné d’estampes à l’ère du numérique (2022) et Numériser les œuvres, renouveler les approches ? L’histoire de l’estampe à l’ère numérique (2023). »
► Ce que la thèse lui a apporté et qu'elle a apprécié pendant son doctorat
J. D. : « J’ai énormément aimé mes années de thèse, qui ont été très stimulantes et épanouissantes à de nombreux égards. Trois aspects, en particulier, n’ont cessé de renouveler mon enthousiasme et ont été un moteur pour aller « au bout » du parcours, c’est-à-dire jusqu’à la soutenance : 
Le temps passé en archives, dans les réserves des musées et dans les collections patrimoniales : j’ai pris beaucoup de plaisir à explorer les fonds, à rencontrer les personnels chargés de leur conservation – dont l’aide et l’expertise sont précieuses pour trouver ce que l’on cherche. J’espère qu’ils trouveront dans ma thèse un juste retour du temps qu’ils m’ont consacré. 
La richesse des échanges avec mes camarades doctorantes et doctorants (que ce soit à l’INHA ou dans mon laboratoire lyonnais, le LARHRA, où les représentantes et représentants des doctorantes et doctorants sont très actifs) et avec des collègues plus avancés, à l’occasion d’événements scientifiques ou dans le cadre de projets collectifs, parfois informels (je pense ici aux ateliers de formation autogérés sur Discord pendant les confinements). Ces temps d’échange et de collectif sont à mon sens essentiels à la recherche, mais nécessitent des moyens financiers pour les soutenir. Or, les financements manquent de plus en plus, ce qui contribue à fragiliser et marginaliser encore plus les plus précaires d’entre nous.
♦ Enfin, quelque chose qui m’a beaucoup plu pendant la thèse a été de contribuer à la fois aux démarches de Science ouverte et de dialogue Science-Société (les deux étant étroitement liées). Cela s’est matérialisé, dans mon cas, par des conférences grand public (notamment dans le cadre des Trésors Richelieu et de l’émission Ça coule de source) ; par un co-commissariat d’exposition (Plein la vue ! Jeux et illusions d’optique dans l’imagerie populaire, avec Jennifer Heim, au Musée de l’Image à Épinal) ou encore par la tenue d’un carnet de recherche. »
► Ses activités depuis sa soutenance
J. D. : « Juste après le rendu de ma thèse, j’ai intégré l’équipe du projet de recherche Fablight qui étudie la fabrique de l’éclairage dans les arts visuels au temps des Lumières. Il s’agit d’un projet porté par Sophie Raux (Université Lumière Lyon 2, LARHRA) en partenariat avec le CAK (EHESS) et le LISIC (Université Littoral Côte d’Opale), qui bénéficie d’un financement de l’Agence nationale de la Recherche. J’y ai œuvré comme ingénieure de recherche durant un an. 

En novembre dernier, j’ai démarré un postdoctorat, à nouveau à l’INHA. En lien avec plusieurs projets innovants de l’établissement, j’étudie la façon dont le numérique transforme le rapport des historiens et des historiennes de l’art aux reproductions des œuvres d’art. J’interroge notamment la façon dont on constitue des corpus visuels, manipule des images dans des environnements numériques et dont on écrit avec ces images. Le tournant numérique implique-t-il des modifications majeures dans les méthodologies et l’épistémologie de l’histoire de l’art ? »
► Sa participation au prix de thèse
J. D. : « Les équipes de l'Université Lumière Lyon 2 déploient d’importants efforts pour soutenir les travaux de ses doctorantes et doctorants. Cela se matérialise notamment par ce concours. Comme d’autres initiatives, je trouve que cela donne de la visibilité à la recherche académique auprès d’un public plus large
Ce prix, qui s’ajoute au Prix Beraldi que m’a octroyé au printemps le Comité national de l’Estampe, l’association Les amateurs d’Estampes et la Chambre syndicale de l’Estampe, du Dessin et du Tableau, est une précieuse récompense, un tremplin et un important coup de pouce pour poursuivre la valorisation de ma recherche. J’aspire en effet à publier un livre et, plus largement, à assurer une diffusion des données de ma thèse, dans une démarche de Science ouverte. »

En images

Johanna Daniel nous donne un aperçu en images du quotidien de son travail de recherche pendant sa thèse.


Un zograscope à l’INHA

Numérisation d’estampe au Musée de Pontoise

Exemple de vue d’optique