Publié le 17 février 2026 Mis à jour le 27 février 2026
le 16 février 2026

Plongez dans un documentaire sonore nourri d’extraits de recherche de terrain, pour une immersion au cœur des nuits rurales en France. Ce format original est le fruit de la collaboration d'une doctorante en anthropologie du laboratoire EVS, Esther Chevreau Damour, ethnographe, et d'une réalisatrice, Sarah Antonelli.

► Accès direct : le documentaire sonore | portrait d'Esther Chevreau Damour | entretien avec les créatrices | en images | pour aller plus loin
 

Auvir la nuech, chroniques sonores de la nuit


Illustration spécialement réalisée pour le documentaire sonore : © La Chasse fantastique, linogravure de Naiive - www.naiive.fr
Si vous tendiez l’oreille à la nuit, que vous confierait-elle ? Peut-être l’ombre d’un lébérou, le pas feutré du diable, ou le souffle des créatures qui hantent les carrefours oubliés. Fermez les yeux, et la nuit s’infiltre en vous.
Dans le silence naît un tumulte ancien, une manifestation nocturne apparue dès le XVIe siècle sur les terres périgordines et limousines. Une rumeur venue du ciel, une cavalcade qui déferle sur un village dans un fracas assourdissant : la chaça volanta, la chasse volante, s’annonce. Si tu sabias çò que la nuech te pòrta ... le soir tu laisserais la porte ouverte à ton imaginaire !
→ À écouter sur Audioblog Arte Radio
 
Crédits : Sarah Antonelli, preneuse et monteuse son | Esther Chevreau Damour, ethnographe.

Avec les voix (par ordre d’écoute) de Jean-François Vignaud (Institut d’Estudis Occitans dau Lemosin) et de Jaumeta Beauzetie (Union Occitane Camille Chabaneau).

Esther Chevreau Damour, doctorante

Doctorante en anthropologie à l’Université Lumière Lyon 2, Esther Chevreau Damour mène une recherche sur les pratiques et les perceptions nocturnes en milieu rural en France, en collaboration avec les habitantes et habitants du Parc naturel régional Périgord-Limousin (PNRPL). Situé à la confluence des départements de la Dordogne et de la Haute-Vienne, ce territoire est en voie d'obtention du label étasunien Réserve Internationale de Ciel Étoilé (RICE). Après un Master en anthropologie, ses travaux de thèse, initiés en 2021 au sein de l’unité de recherche Environnement Ville Société (EVS) en partenariat avec le PNRPL, explorent les ambiances nocturnes sous l’angle du paysage sonore et des processus de patrimonialisation. Par une approche anthropologique mêlant écoute, observation et analyse, elle met en lumière les transformations perceptives et sensibles qui redéfinissent l’expérience de l’espace-temps nocturne depuis la fin du XIXe siècle sur un territoire rural.
 

Entretien avec les deux créatrices

Esther Chevreau Damour et Sarah Antonelli ont accepté de répondre à nos questions pour nous présenter plus en détails Auvir la nuech, fruit de leur collaboration, et revenir sur la réalisation de ce documentaire sonore.
 
Comment ce projet est-il né ?
Ce documentaire sonore est né de la rencontre entre une ethnographe et une réalisatrice sonore, toutes deux animées par un attachement profond à la culture occitane. La question fondatrice de leur travail était simple : pourrait-on reconstituer l’ambiance sonore d’une manifestation nocturne, dont l’essence même est d’être entendue plutôt que vue ?
La chaça volanta, qui ouvre le documentaire, s’est imposée comme point d’entrée. Répandue à travers l’Europe et au-delà de l’Atlantique sous diverses formes regroupées sous l’appellation de « chasses fantastiques », elle appartient à ces phénomènes liminaires, nocturnes, cynégétiques et profondément sonores.

Depuis 2020, Esther rencontre les habitantes et habitants du Périgord-Limousin et, dès 2021, elle réalise ses premiers essais de mise en son de la chasse volante. La découverte du travail de Sarah en 2025 marque un tournant : la précision de sa prise de son et de son montage ouvre la voie à une véritable écriture sonore. Sarah quitte alors ses terres stéphanoises pour un séjour en Périgord vert, avec l’objectif d’enregistrer in situ les sons constitutifs du paysage acoustique de la chasse volante. Durant une semaine, les deux autrices ont arpenté le territoire à l’écoute de ses textures sonores et de ses voix humaines.
Pouvez-vous nous présenter le format que vous avez choisi ?
Le documentaire se compose de deux parties complémentaires.
♦ La première propose une archéologie du paysage sonore de la chasse volante. Le travail de composition sonore s’appuie sur les matériaux qu’Esther a recueillis auprès des habitantes et habitants du territoire ainsi que dans les archives de la Société Historique et Archéologique du Périgord. En croisant ces deux types de témoignages — ceux consignés dans les textes et ceux transmis oralement — elle a pu élaborer une forme de « scénarisation » de la chasse volante. Sarah est ensuite intervenue pour donner corps à cette trame : elle s’est immergée localement, enregistreur en main, afin de capter les sons qui viendraient incarner et enrichir cette architecture narrative. Les oreilles les plus locales reconnaîtront peut-être les cloches de l’église de Saint-Saud-Lacoussière saluant le crépuscule, les chevêches frôlant les écarts de Nontron, les chevaux quittant les prés d’Augignac et, derrière le grondement, le cri lointain des grues qui survolent le plateau de Millevaches.
♦ La seconde s’attache aux histoires nocturnes encore racontées aujourd’hui. En février 2025, Esther propose à Sarah de rencontrer deux interlocuteurs privilégiés de son terrain de recherche, Jean-François et Jaumeta, afin d’explorer leur rapport à la chasse volante et, plus largement, ce que la nuit en Périgord-Limousin continue de faire naître comme imaginaires.
Quelle est la méthodologie pour réaliser un tel documentaire ?
Durant une semaine, les journées étaient consacrées aux entretiens ethnographiques auprès d’habitantes et habitants familiers des récits nocturnes, tandis que les nuits étaient dédiées à la captation de sons d’ambiance in situ. Cette alternance a permis de croiser rigueur documentaire et sensibilité acoustique, en construisant une matière sonore issue du terrain.
Le choix du documentaire sonore s’est imposé naturellement : la légende qui ouvre le projet relève précisément de ce que l’on n’aperçoit pas dans la nuit, mais que l’on entend. Pourtant, un constat s’est imposé aux autrices dès le départ : si ces récits nocturnes — dont celui de la chasse volante — ont été abondamment décrits, commentés, consignés par écrit ou transmis lors des veillées, personne ne s’était encore intéressé à la manifestation elle-même en tant que paysage sonore. L’histoire est racontée, reprise, mais l’ambiance sonore, elle, n’a jamais été reconstituée. C’est chose faite !
Comment ce projet s’articule avec un travail de thèse (Esther) et un travail de réalisation sonore (Sarah) ?
► Esther : « Ce documentaire sonore constitue l’aboutissement d’une partie de ma recherche consacrée à la manière dont la culture occitane du Limousin a façonné un imaginaire de la nuit, et à la façon dont l’obscurité a inspiré contes, récits et légendes. Il me permet d’explorer comment ces histoires nocturnes relient encore aujourd’hui les habitantes et habitants à la nuit et à ce qu’elle fait naître d’images, de peurs, de présences et de possibles. C’est aussi un moyen d’interroger la disparition progressive de ces légendes. Un habitant m’avait expliqué, lorsque je lui demandais pourquoi l’on n’entendait plus la chasse volante aujourd’hui, que les gens ne sortaient plus dans la nuit noire : ils marchaient désormais sous les lampadaires ou avec des lampes frontales, et cette lumière blanche, disait-il, écrasait les imaginaires. La lumière aveuglante effaçait les sons. Elle enfermait les humains entre eux au lieu de les ouvrir à ce qui circule dans l’ombre.
Le documentaire propose ainsi une entrée dans la nuit par le son, en redonnant place à ce qui échappe au regard. Il devient un outil de sensibilisation et de discussion avec les habitant.e.s comme avec les élu.e.s, pour réfléchir à la place que l’on souhaite accorder à l’obscurité dans l’espace-temps nocturne. »

► Sarah : « Ce projet de documentaire était pour moi une nouvelle porte d’entrée vers l’univers de la nuit. Je porte depuis quelques année un intérêt naturaliste à la nuit, en écoutant et enregistrant les espèces nocturnes telles que les différentes espèces de chouettes, les ambiances silencieuses où parfois seuls les craquements de branches révèlent des présences discrètes, les passages d’oiseaux migrateurs, etc. Alors quand on a échangé la toute première fois avec Esther sur son travail de thèse et le pan culturel de la nuit dans les milieux ruraux je n’ai pas hésité à me lancer dans ce projet de documenter les récits et le rapport à l’obscurité que certain-es ont. Ce qui m’intéressait profondément, c’était aussi que ces récits soient en partie portés par la langue occitane et qu’ils proviennent de cette culture à travers les mots de Jean-François et de Jaumeta, qu’Esther avait rencontrés auparavant dans le cadre de son travail de recherche. Je suis repartie de ces échanges avec de nombreuses interrogations sur nos cultures locales, progressivement effacées par l’obligation de parler le français, et avec elles tout un ensemble d’imaginaires et de coutumes qui les faisaient vivre. Ces réflexions continuent de m’habiter aujourd’hui et nourrissent d’autres projets.
Pour la partie de post-production, notamment le montage, il nous paraissait intéressant de rejouer une ambiance de veillée, un moment où les gens se rassemblaient les un-es chez les autres pour se raconter des histoires et ce qu’il s’était passé dans leur journée quand la télévision n’existait pas encore. Pour ce qui est du récit, il a évidemment fallu opérer un tri dans les deux longs entretiens avec Jean-François et Jaumeta : dégager un fil conducteur, créer une continuité entre leurs voix et leurs points de vue, mais aussi travailler l’ambiance afin de donner l’impression que nous étions toustes réunis autour de la même table, au coin du feu — alors même que les entretiens avaient eu lieu à des moments différents. Il fallait aussi installer une ambiance : l’horloge comtoise, le vent qui tourne autour de la maison, les volets qui grincent, les sons de la nuit en campagne… tout ce qui pouvait rendre le documentaire immersif et accompagner l’auditeurice dans ces récits qui ne sont jamais très loin du réel. J’ai également pu jouer avec certains enregistrements naturalistes déjà présents dans ma sonothèque — le passage des Grues cendrées au-dessus d’une forêt de Millevaches, les chouettes effraies, les chevêches d’Europe,
entre autres.
Un documentaire qui, je l’espère, invite les auditeurs et auditrices à voyager au coeur des imaginaires de la nuit et à s’interroger sur l’importance culturelle de cette obscurité, ainsi que sur la place qu’elle occupe pour tous les êtres qui l’habitent. »
Quelle diffusion envisagez-vous ?
Le documentaire sonore « Auvir la nuech » a été diffusé lors des conférences et rencontres animées par Esther en Périgord-Limousin et dans le cadre des Nuits de la lecture à la Bibliothèque universitaire Chevreul le 21 janvier dernier. D’autres diffusions sont prévues localement en 2026, notamment lors du Limouzi Film Fest qui aura lieu le 10 et 11 octobre au Château de Brie à Champagnac-la-Rivière, en présence de Sarah et d’Esther.
Un partenariat est également en cours pour faire figurer le documentaire sonore au sein des archives départementales de Dordogne.

En images

► Dans les coulisses de la réalisation
Crédits photos : Esther Chevreau Damour et Sarah Antonelli
► Nuit de la lecture à la BU Chevreul - janvier 2025
Crédits photos : Université Lumière Lyon 2 - Service commun de la documentation
► Pour aller plus loin...
Ëtre vivant, documentaire sonore de Sarah Antonelli dressant le portrait d'un naturaliste engagé, 2025
♦ Le compte instagram de Sarah Antonelli pour découvrir toutes ses oeuvres
♦ Comment protéger le ciel étoilé ?, intervention de Esther Chevreau Damour dans l'émission Le Temps du débat sur France Culture le 9 août 2024, à l'occasion de la Nuit des étoiles
« En éclairant partout, on a fait disparaître les imaginaires liés à la nuit », entretien avec Esther Chevreau Damour publié le 12 octobre 2024 par Reporterre, le média de l'écologie.

Informations pratiques