Mise à jour le 12 juin 2026
Publié le 11 mai 2026 – Mis à jour le 12 juin 2026
Magali Robelet, maîtresse de conférences en sociologie, Centre Max Weber, Université Lumière Lyon 2
Le travail des cadres de l’administration sanitaire et sociale, loin de se réduire à l’application froide du droit, les place dans un inconfort éthique : comment protéger la population avec moins de budget ? Comment mettre en oeuvre une politique dont on ne partage pas les orientations ? Face à ces dilemmes, les agents naviguent entre bricolages clandestins, arrangements entre pairs et retranchements derrière l’ethos du fonctionnaire.
Le travail des cadres des administrations sanitaires et sociales est peu connu du grand public. Parmi eux, les inspectrices et inspecteurs de l’action sanitaire et sociale évoluent dans les « Agences régionales de santé » (ARS) ou les « Directions régionales et départementales du travail et des solidarités » (DREETS).
Leur mission de protection des populations vulnérables s’exerce à travers le financement et le contrôle de divers opérateurs : hôpitaux et établissements accueillant des personnes âgées, handicapées ou en grande précarité. Leur rôle est de vérifier l’utilisation des fonds publics, signer des contrats d’objectifs et de moyens ou réaliser des inspections.
Ce travail bureaucratique s’exerce sous pression médiatique et politique, dans un contexte de maîtrise des dépenses publiques, de réduction d’effectifs et de réorganisations administratives récurrentes. Des tensions émergent alors entre leur mission de protection, le devoir d’obéissance du fonctionnaire et les actions de contrôle et d’accompagnement des opérateurs dans les réformes. Comment les inspectrices et les inspecteurs arbitrent-ils ces exigences parfois contradictoires ? Nous répondrons à cette question à partir d’une enquête au long cours auprès d’une cinquantaine de ces agentes et agents.
Le sens de l’intérêt général anime ces cadres intermédiaires, avec une préoccupation pour la preuve et l’objectivité et un respect de l’autorité et du droit. Cet ethos professionnel, qui leur fournit un ensemble de repères, de valeurs et de normes pour un « travail bien fait » (Fusulier, 2011), est au coeur de l’inconfort éthique ressenti en situation de travail.
Face à ces dilemmes, ces agentes et agents développent des stratégies discrètes, dans des organisations bureaucratiques où il peut arriver qu’on les rappelle à leurs devoirs de fonctionnaire. Quentin, qui est chef d’un service d’accueil et d’insertion, critique lors d’échanges entre pairs, le décalage entre l’affichage politique de la santé mentale comme cause nationale et la faiblesse des actions financées. Il vante sur LinkedIn les mérites d’un café associatif créé par les « personnes concernées » par la maladie mentale. Sans s’opposer frontalement à la politique gouvernementale, il valorise les initiatives de terrain, afin de rappeler la nécessaire proximité des administrations avec les travailleuses et travailleurs sociaux ainsi qu’avec les usagères et usagers.
Daphné, de son côté, adopte avec le soutien de sa cheffe de service une stratégie d’excès de zèle dans la production de données chiffrées. Elle mobilise son expertise pour convaincre ses collègues du siège de l’ARS qu’une structure inspectée fait bon usage des deniers publics et pour justifier le maintien de sa dotation, dont le retrait lui aurait paru injuste. Enfin, Delphine, confrontée à la réduction des financements pour les associations d’aide aux migrantes et migrants, s’arrange avec un autre service qui dispose d’excédents sur une enveloppe budgétaire. Le basculement des fonds, qui contrevient à la règle comptable de non fongibilité des lignes budgétaires est validé par les responsables de service, en veillant à faire preuve de discrétion sur une pratique que leur hiérarchie pourrait leur reprocher.
Les dilemmes moraux s’expriment et se règlent ainsi dans les coulisses de l’action publique. Discutés collectivement, ils sont sources d’apprentissage et de renforcement des solidarités entre professionnelles et professionnels. Mais dans certains cas, l’étanchéité entre les services, le télétravail ou le turnover des équipes, peuvent isoler les agentes et agents qui se retrouvent seuls pour les surmonter. Ils éprouvent alors la « normalisation de l’idéal au travail » (Dujarier, 2012), ou pour le dire autrement, s’épuisent en vain à concilier la qualité du service pour la population, l’équité de traitement entre opérateurs et le respect des objectifs budgétaires.
Leur mission de protection des populations vulnérables s’exerce à travers le financement et le contrôle de divers opérateurs : hôpitaux et établissements accueillant des personnes âgées, handicapées ou en grande précarité. Leur rôle est de vérifier l’utilisation des fonds publics, signer des contrats d’objectifs et de moyens ou réaliser des inspections.
Ce travail bureaucratique s’exerce sous pression médiatique et politique, dans un contexte de maîtrise des dépenses publiques, de réduction d’effectifs et de réorganisations administratives récurrentes. Des tensions émergent alors entre leur mission de protection, le devoir d’obéissance du fonctionnaire et les actions de contrôle et d’accompagnement des opérateurs dans les réformes. Comment les inspectrices et les inspecteurs arbitrent-ils ces exigences parfois contradictoires ? Nous répondrons à cette question à partir d’une enquête au long cours auprès d’une cinquantaine de ces agentes et agents.
Des inspectrices et des inspecteurs en situation d’inconfort
| Un premier type de dilemme apparaît lorsqu’ils et elles ne partagent pas les orientations des politiques devant être mises en oeuvre. Ainsi, la réduction nationale des subventions destinées à l’intégration des immigrés conduit à cibler les financements pour l’apprentissage du français, au détriment du logement, de la recherche d’emploi, de l’accès aux droits ou de la santé mentale. Le seul levier linguistique paraît réducteur aux yeux de Delphine, une inspectrice en contact régulier avec les travailleuses et travailleurs sociaux sur les besoins de ces publics, qui doit pourtant piloter cette politique dans son département. Un deuxième dilemme touche à la position intermédiaire qui est la leur, entre les directives nationales ou régionales et les opérateurs (Robelet, 2020). Les inspectrices et inspecteurs sont amenés à exiger d’eux des économies, des réorganisations ou des redéploiements d’activité, tout en ayant conscience des effets potentiellement délétères de ces demandes sur l’autonomie des professionnels et la qualité du service rendu aux publics. Daphné, jeune inspectrice, décrit ainsi son rôle de « tampon » : faire accepter des changements aux opérateurs sans les mettre en difficulté, les écouter sans « trop se perdre non plus », c’est-à-dire sans mettre trop d’affects dans cette relation de confiance. Un troisième type de dilemme est associé à l’activité d’inspection. L’inconfort survient par exemple lorsque les constats de risques de maltraitance des résidentes et résidents d’un Ehpad peuvent être partiellement imputés à des contraintes budgétaires. L’inspection met alors en cause à la fois la direction de l’établissement et les collègues de l’ARS en charge de son suivi financier. Les inspectrices et les inspecteurs se trouvent ainsi partagés entre la solidarité envers leurs pairs et la nécessité de rendre visibles les dysfonctionnements. |
Des stratégies de résistance feutrées
Daphné, de son côté, adopte avec le soutien de sa cheffe de service une stratégie d’excès de zèle dans la production de données chiffrées. Elle mobilise son expertise pour convaincre ses collègues du siège de l’ARS qu’une structure inspectée fait bon usage des deniers publics et pour justifier le maintien de sa dotation, dont le retrait lui aurait paru injuste. Enfin, Delphine, confrontée à la réduction des financements pour les associations d’aide aux migrantes et migrants, s’arrange avec un autre service qui dispose d’excédents sur une enveloppe budgétaire. Le basculement des fonds, qui contrevient à la règle comptable de non fongibilité des lignes budgétaires est validé par les responsables de service, en veillant à faire preuve de discrétion sur une pratique que leur hiérarchie pourrait leur reprocher.
Les dilemmes moraux s’expriment et se règlent ainsi dans les coulisses de l’action publique. Discutés collectivement, ils sont sources d’apprentissage et de renforcement des solidarités entre professionnelles et professionnels. Mais dans certains cas, l’étanchéité entre les services, le télétravail ou le turnover des équipes, peuvent isoler les agentes et agents qui se retrouvent seuls pour les surmonter. Ils éprouvent alors la « normalisation de l’idéal au travail » (Dujarier, 2012), ou pour le dire autrement, s’épuisent en vain à concilier la qualité du service pour la population, l’équité de traitement entre opérateurs et le respect des objectifs budgétaires.
► Références• Dujarier A-M., L’idéal au travail, Paris, PUF, 2012• Robelet M., « Inspecter le social : une fonction en voie d’extinction ou une doctrine en expansion ? », dans S. Brunier et O. Pilmis (dir.), La règle et le rapporteur. Une sociologie de l'inspection, Paris, Presse des Mines, 2010, p.43-64 • Fusulier B., « La forge conceptuelle. Le concept d’ethos : de ses usages classiques à un usage renouvelé », Recherches socio et anthropologiques, 2011, p.97-109 |