Mise à jour le 18 mai 2026
Publié le 13 mai 2026 Mis à jour le 18 mai 2026

Professeur des universités en histoire du cinéma au sein du laboratoire Passages Arts & Littératures (XX-XXI), Martin Barnier enseigne à l’Université Lumière Lyon 2 et à l’Université Tous Âges. Dans une démarche de partage et de transmission au grand public, il s’attache à mettre en lumière l’histoire cinématographique et ses techniques.

Quel parcours vous a mené vers la recherche en études cinématographiques et audiovisuelles ?

Après une classe préparatoire puis des études d'histoire, j'ai rencontré Jean Gili, spécialiste du cinéma italien et critique à la revue Positif. Il m'a proposé de travailler sur un moment charnière de l’histoire du cinéma français : le passage du muet au parlant. J’ai poursuivi mon parcours à l’université Sorbonne Nouvelle, à Paris, où je me suis formé auprès de plusieurs chercheurs fondateurs des études cinématographiques, dont Michel Marie, Jacques Aumont, Roger Odin. Parallèlement, j’ai préparé le CAPES d'histoire-géographie avant d’être affecté comme Volontaire du Service National en Administration à Cali (Colombie), où j’ai enseigné.
En découvrant le premier film parlant colombien, réalisé en 1941, j’ai été frappé par le décalage avec les pays qui possédaient déjà une industrie cinématographique puissante à la fin des années 1930. J’ai ensuite enseigné le cinéma européen en tant que Teaching Assistant à l’Université d’Iowa (États-Unis).
En parallèle, j’ai débuté une thèse, dirigée par Jean-Louis Leutrat (Sorbonne Nouvelle), consacrée à l’étude comparée du passage du muet au parlant entre les États-Unis, l’Europe et la Colombie. Mes recherches se sont appuyées sur des documents de première main conservés dans plusieurs bibliothèques universitaires, au Museum of Modern Art de New York, à la Bibliothèque du Congrès et à la Margareth Herrick Library de Beverly Hills, où sont déposées les archives des Oscars. De retour en France, j’ai enseigné l’histoire-géographie en collège et lycée tout en poursuivant ma thèse. J’ai aussi été chargé de cours en cinéma à l’Université d’Aix-en-Provence, avant de devenir maître de conférences à l’Université Lumière Lyon 2, en 1997, puis professeur des universités en 2006, après une habilitation à diriger les recherches (HDR) consacrée aux sons qui accompagnaient les films « muets ».

L’histoire est au coeur de votre parcours : quel est, selon vous, l’intérêt d’une approche historique du cinéma ?

Notre façon d’aborder la problématique de départ évolue en fonction des sources de première main que l’on découvre : ces documents sont des témoignages originaux d’événements historiques (journaux grand public, revues de cinéma d’une époque). Ma démarche de recherche ne reste pas figée sur un but précis, car l’histoire du cinéma évolue à chaque découverte. J'essaie de comprendre ce que je découvre en le replaçant dans son contexte : je compare le passé et le présent en considérant l’aspect historique, économique, technique... Par ailleurs, je ne me limite pas à une seule période, j’étudie les évolutions du cinéma en adoptant une démarche comparative entre les pays ou les séquences historiques.
Parmi ces évolutions, je constate que certaines technologies apparaissent et tombent dans l’oubli, pour réapparaître des années plus tard comme de « nouvelles technologies ». Cette discontinuité permet de faire des comparaisons pour comprendre, dans un contexte donné, pourquoi et comment une technologie a fonctionné avant de disparaître puis revenir des années plus tard.

Comment menez-vous vos recherches pour étudier le cinéma dans son contexte d’époque ?

Pour avancer dans nos recherches, il est important d’échanger autour de nous sur nos travaux et sur les terrains que nous explorons. Les colloques sont une sorte de formation continue pour la communauté scientifique : dans ce cadre, nous sommes confrontés aux méthodes de nos pairs, ce qui nous permet de porter un autre regard sur nos corpus et de les comprendre différemment. Nous comptons évidemment sur les bibliothèques, les cinémathèques et les archives municipales, départementales ou nationales. On y trouve toutes sortes de documents de première main comme des journaux, des plaintes, des documents liés à la sécurité des salles de cinéma ou des pétitions. Ces archives nous permettent de comprendre le contexte d’une époque : je me souviens être tombé sur une pétition datant de 1907, à Lyon, pour interdire un aboyeur faisant la publicité devant un cinéma. Après tractation avec la mairie, un gramophone géant est installé dans la rue par ce cinéma afin d’attirer du monde. Suite à de nouvelles pétitions, l’appareil fut retiré puis remplacé par une sonnerie automatique puissante et stridente, ce qui donna lieu à de nouvelles plaintes pour interdire ce système. Ce fait divers en dit long sur son époque : même en plein centre-ville, une salle fonctionnait comme sur un champ de foire avant 1914.

Quel a été, selon vous, le progrès le plus marquant dans l'histoire de la projection cinématographique ?

La généralisation du son à partir de 1926 me paraît être la transformation la plus fondamentale. Il y a aussi l'arrivée de la couleur à partir des années 1920, mais la généralisation du son au cinéma représente un « progrès » considérable pour les publics : un véritable choc esthétique car les images se mettent à parler ! Il faut cependant se méfier du mot « progrès » car tout le monde ne porte pas le même regard sur ce qu’est une avancée.

Les critiques de cinéma, par exemple, préféraient le cinéma muet, jugeant l’arrivée du parlant comme une régression : la caméra bougeait moins pour éviter le bruit, les micros étaient fixes jusqu’à fin 1929 et le montage était moins dynamique. Les spectatrices et les spectateurs étaient quant à eux plutôt enthousiastes, les films parlants ayant attiré beaucoup de monde. Avec la généralisation du son, on constate une forte demande de production de films français, le doublage ne se développant vraiment qu’à partir de 1934.

► Ci-contre :Table ronde "Le vampire, un mythe qui traverse le temps ?" dans le cadre de la semaine POP ! de l'Université Lumière Lyon 2 le 6 novembre 2025. Crédits : Service culturel - Rémi Vansuyt

Le film existe à travers le regard des publics, dès lors, que nous apprend l’histoire sur les spectatrices et spectateurs au fil du temps ?

C’est ce qu'on appelle les études « spectatorielles » ou histoire de la réception filmique.
On pourrait retenir qu’autrefois les films étaient projetés dans des environnements sonores bruyants, comme les foires ou les bistrots, jusqu’aux années 1920. Avec l’apparition des grandes salles dédiées à la projection, le public est devenu silencieux avec l’arrivée des ouvreuses et des ouvreurs, chargés de placer le public et de faire sortir les personnes bruyantes, même lors de films muets. L’environnement de diffusion a donc évolué avec le temps, mais je pense que le public reste le même : un film de Chaplin, qu’il soit diffusé dans les années 1920 ou aujourd’hui devant des élèves fera toujours rire son public !

De manière complémentaire, il est intéressant d’étudier les publics d’un point de vue économique : les salles de cinéma ont par exemple connu un pic de fréquentation en 1947 et en 1957 avant de chuter d’année en année. À titre de comparaison, on comptait entre 360 et 423 millions d’entrées par an pour 40 millions d’habitantes et habitants dans les années 1947-1957, contre 160 millions d’entrées pour 69 millions d’habitantes et habitants en 2025. La courbe des tickets vendus en France était en chute constante à partir de 1958, avant un retour à la hausse à partir des années 1990 avec l’apparition des multiplex (116 millions d’entrées en 1992) : aujourd’hui, ce sont ces complexes en périphérie des villes qui attirent le plus.

► Intervention à l'Institut Lumière dans le cadre du dispositif Lycéens et apprentis au cinéma, coordonné par l'Association des Cinémas de Recherche Indépendants de la Région Alpine (AcrirA) | Crédit : AcrirA (2021)

Vous participez à l’Université Tous Âges (UTA) depuis 1999. Quelle est votre motivation à y enseigner ?

Une de mes tantes suivait ces cours depuis qu’elle était retraitée : c’était pour elle un élément essentiel de sa vie qui la sortait de la solitude. Voyant le plaisir que ces cours lui procuraient, j’ai accepté d’y participer et c’est un plaisir d’y enseigner. Mes cours sont à peu près les mêmes que devant les étudiantes et étudiants « plus jeunes », mais en histoire du cinéma, le public de l’UTA peut plus facilement faire des liens entre différentes oeuvres grâce à sa solide culture cinématographique.
Après avoir présenté l’histoire du cinéma européen et celle du son, j’enseigne actuellement l’histoire de la science-fiction : l’UTA est une occasion précieuse pour prolonger le rôle de passeur, en transmettant l’histoire des formes, des techniques et des regards que le cinéma offre sur le monde.
► Pour tout savoir sur l’Université Tous Âges : https ://uta.univ-lyon2.fr/

Pour poursuivre l'exploration

• Martin Barnier, Bruits, cris, musiques de films. Les projections avant 1914, Rennes, Presses Universitaires de rennes, 2010 [consulter via la bibliothèque électronique avec Scholarvoxx, après authentification à l'intranet]
• Martin Barnier et Laurent Jullier, Une brève histoire du cinéma (1895-2025), Paris, Pluriel, 2026
Martin Barnier dans les médias