Mise à jour le 12 juin 2026
Publié le 11 mai 2026 – Mis à jour le 12 juin 2026
Sophie Béroud, professeure en science politique, Laboratoire Triangle, Université Lumière Lyon 2
Les aides à domicile sont souvent confrontées à des dilemmes moraux qui font l’objet d’une forte invisibilisation car leur travail s’exerce au domicile des bénéficiaires et leur implication subjective auprès d’eux est peu reconnue. À partir d’enquêtes menées avec la sociologue Saphia Doumenc sur des mobilisations dans le secteur, nous avons recueilli de nombreux témoignages sur la façon dont ces dilemmes pèsent sur leur quotidien de travail.
Le manque de reconnaissance du service à la personne
Mal considéré et mal rémunéré, majoritairement exercé par des femmes de classes populaires, le travail d’aide à domicile est souvent perçu comme une simple activité d’aide-ménagère.
De plus, il fait l’objet depuis plus d’une décennie d’une très forte rationalisation, avec un calcul des temps impartis à chaque tâche (ex. temps de préparation d’un repas) imposé par les financeurs publics afin de dégager des gains de productivité. Ce processus d’industrialisation de l’activité qui traverse l’ensemble du secteur des services à la personne contribue encore plus à masquer les dilemmes moraux auxquels sont régulièrement confrontées les aides à domicile et qu’elles doivent résoudre le plus souvent sans aide extérieure.
Le domicile comme cadre de travail et impératif moral
Dans la pratique pourtant, le glissement entre les tâches, d’un périmètre à l’autre, est très fréquent. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette porosité.
| ► Le premier concerne notamment le lieu de travail des auxiliaires de vie au domicile des personnes âgées : alors que dans un établissement de soin, la division du travail peut être instituée et contrôlée, elle est plus difficile à mettre en oeuvre dans un espace privé. Les interventions des différents professionnels et professionnelles de santé, à commencer par les infirmiers ou infirmières, durent très peu de temps, alors que les aides à domicile demeurent quelques heures chaque jour auprès des bénéficiaires. Dès lors, elles sont amenées à gérer plusieurs imprévus, comme donner une douche à une personne fortement handicapée, alors qu’elles n’en ont pas le droit. Une de nos enquêtées explique ainsi qu’elle est habilitée à faire des aides à la toilette, mais uniquement auprès de personnes en capacité de se tenir debout. Alors qu’un bénéficiaire chez qui elle intervient régulièrement s’est sali et nécessite une aide à la toilette, et que l’infirmière libérale n’est pas joignable, elle se sent dans l’obligation de l’aider. Elle explique : « (…) La femme de ce monsieur, elle sait qu'on n’a pas le droit, elle le sait très bien mais elle n’a pas d'autre solution, c'est soit ça soit son mari... c'est elle qui doit le laver et elle a 77 ans ». |
| ► Un deuxième facteur entre ici en jeu : la relation aux personnes aidées, mais aussi à leur entourage. En effet, même si les auxiliaires de vie interviennent chez plusieurs bénéficiaires et que des changements d’affectation sont fréquents, des liens se nouent au fil des mois voire des années avec ces personnes. Cette dimension relationnelle est bien sûr chargée d’affects. Les aides à domicile ont à faire face aux attentes des bénéficiaires, à leurs troubles et à leurs difficultés. Cela peut les conduire à accepter de réaliser des actes médicaux alors qu’elles ne sont pas censées le faire (ex. changer une sonde), pour permettre à une personne âgée ou dépendante d’éviter une hospitalisation. Elles sont en effet confrontées à la crainte très présente chez les bénéficiaires qu’une prise en charge à l’hôpital modifie leurs conditions d’existence et rompe le maintien déjà très précaire de leur autonomie au domicile. |
Seules face aux dilemmes moraux
euh non quoi ! Non, je ne suis pas infirmière… ».
Ces situations sont d’autant plus difficiles à affronter que les aides de vie sont isolées dans leur travail.
Leurs journées se décomposent en plusieurs interventions d’une ou deux heures chez des bénéficiaires et elles n’entretiennent qu’un lien assez réduit avec la structure qui les emploie, recevant le plus souvent leur planning sur leur téléphone. Par ailleurs, même si les plus grandes associations d’aide à domicile ont mis en place des réunions d’analyse des pratiques, leur périodicité mensuelle en restreint la portée. Surtout, même lorsque les aides de vie obtiennent des formations pour prendre en charge un acte médical, cette qualification nouvelle ne se traduit pas par une prime ou une augmentation de leur salaire.
On voit ici combien leur relégation au bas de l’échelle sociale, qui se traduit notamment par leur maintien dans des temps partiels et des bas salaires, contribue aussi à invisibiliser la charge émotionnelle et cognitive qu’elles doivent assumer dans leur travail.
► Pour aller plus loin• Avril C., Les aides à domicile, un autre monde populaire, Paris, La Dispute, 2014• Devetter F-X., Messaoudi D., Farvaque N., « Contraintes de temps et pénibilité du travail : les paradoxes de la professionnalisation dans l'aide à domicile », Revue française des affaires sociales, 2012, p.244-268 • Doumenc S., Béroud S., « Quand les aides à domicile se mobilisent : défense du travail et politisation(s) » dans Agrikoliansky E., Buton F., Les métamorphoses de la politisation, PUF, 2025, p.243-261 |