Mise à jour le 13 mai 2026
Publié le 12 mai 2026 – Mis à jour le 13 mai 2026
À l’heure des crises environnementales et sociales, l’« écocritique » s’est constituée en champ de recherche pour éclairer les interactions entre les sociétés humaines et la nature. À travers un dialogue entre littérature médiévale et géographie, cet entretien propose de découvrir comment les chercheuses et les chercheurs mobilisent cette approche pour interroger notre rapport au monde.
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Charlotte Guiot
Maîtresse de conférences en littérature médiévale, Laboratoire CIHAM Université Lumière Lyon 2 Ses domaines de recherche sont la littérature pastorale, l'écopoétique, l'oralité et l'écriture. |
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Ses travaux portent notamment sur la géographie du Japon, l’histoire idéologique de l’interface nature-société ainsi que sur les rapports entre géographie et écologie. |
Comment définir l’écocritique ?
| C.G. : L’écocritique est un champ de recherche pluridisciplinaire récent (début 1990), inscrit dans les études environnementales. En littérature, cette approche invite à un décentrement du regard : le texte littéraire est étudié comme le témoignage d’une relation entre l’humain qui écrit et son milieu naturel. Une question centrale est : qu’est-ce que nos modes d’écriture disent de notre rapport au vivant et au milieu dans lequel nous évoluons ? Quand on étudie la littérature médiévale, cette approche apporte un éclairage historique sur les évolutions des relations entre les humains et leur milieu, notamment en termes de représentation. P.P. : Le terme d’écologie présent dans celui d’écocritique est polysémique : désigne-t-il une science ? Un mode de vie ? Une philosophie de la nature ? En tant que géographe, je préfère évoquer l’interface « nature-société ». Elisée Reclus, géographe du XIXe siècle, écrivait : « l’Homme est la nature prenant conscience d’elle-même ». Cette formule résume bien la problématique : la nature n’existe pas en dehors de l’humain mais dans un mouvement d’interrelations constantes, où l’être humain modifie son environnement et est transformé par lui en retour. La nature n’est ni figée, ni fétichisée. |
L’écocritique est liée à la notion récente d’écologie : quelles précautions méthodologiques prenez-vous pour éviter les anachronismes ?
| C.G. : Dans les textes médiévaux, on ne peut pas dire qu’il y ait une revendication écologique, au sens de défense de la nature, bien que les historiennes et historiens documentent des enjeux autour de la pollution. En outre, la distinction nature - culture s’est construite en Occident, après le Moyen-Âge. À cette époque, l’imaginaire chrétien suggérait plutôt que l’humain tire ses ressources de la nature, autant qu’il y appartient. Les textes mettent l’accent sur les relations entre microcosme et macrocosme : l’être humain est un petit monde inclus dans la nature. Les travaux en histoire sur le rapport à l’environnement sont des ressources essentielles pour situer ces idées et étudier les textes. P.P. : Le grand piège est en effet l’anachronisme : projeter le présent sur le passé mais aussi le présent occidental sur le présent japonais, que j’étudie. Le décentrement, expérimenté lors de terrains à l’étranger, permet d’observer les sociétés d’un autre point de vue, en questionnant nos catégories d’analyse comme celle de « nature ». Par exemple, il est paradoxal que la déconstruction d’une vision centrée sur l’Occident, ignore souvent les cultures japonaises, chinoises ou musulmanes. Nos concepts sont produits dans des contextes précis : les utiliser sans précaution revient à les plaquer artificiellement sur d’autres époques et sociétés. Les étudier comme des objets historiques permet d’éviter de projeter nos préoccupations et nos valeurs. |
En littérature on parle aussi d’« écopoétique » et en géographie de « géopoétique » : là encore, comment définir ces notions ?
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C.G. : Le terme « écocritique », issu des critical studies, permet d’étudier les textes littéraires dans leur contexte historique, social et éthique, sous l’angle de la responsabilité humaine sur l’environnement. L’écopoétique, issue de la tradition académique francophone, s’intéresse à la fabrique du texte, à la manière dont la pratique des mots rend compte de notre rapport au vivant, tout en invitant au dialogue avec d’autres disciplines. L’étude de la pastorale, un genre médiéval qui décrit les amours de bergers et bergères, peut ainsi être éclairée par l’anthropologie.
La notion de « diplomatie », présentée par Baptiste Morizot (2016), permet par exemple de comprendre leur rôle de médiateur entre différents intérêts (troupeau, moutons, nature). Dans certains textes, le berger est le reflet de ce que penserait le peuple : du point de vue littéraire, il est aussi un médiateur qui permet le passage d’une idée à une autre, la mise en relation de différents points de vue et statuts sociaux. ► Illustration ci-contre : Calendrier des bergers, Paris, Guy Marchant, 1493, enluminé par Antoine Vérard. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, VELINS-518 |
Cette approche implique une forme de décentrement : permet-elle selon vous de déconstruire le regard anthropocentrique et repenser les rapports de domination ?
| C.G. : Dans les textes médiévaux, le regard se porte sur les relations d’interdépendance entre l’humain et son milieu. En déportant ainsi le regard, ces analyses soulignent la manière dont le Moyen Âge pense l’action de la nature sur les individus. Certaines recherches croisent aussi enjeux environnementaux, inégalités sociales et rapports de genre. Dans les pastourelles, un genre poétique chanté racontant la rencontre du narrateur avec une bergère, Jennifer Saltzstein (2023) montre que les scènes de viol surviennent lorsque la jeune femme se trouve à proximité ou dans le bois, propriété du seigneur associée à la chasse. Sa présence est alors perçue comme transgressive, la transformant en proie sexuelle. À travers une analyse des rapports de genre, la chercheuse interroge les formes de domination intégrées à la virtuosité poétique des pastourelles et à leur représentation de la nature. P.P. : L’« anthropocentrisme » est souvent jugé négativement par rapport au « biocentrisme » ou l’« écocentrisme », perçus comme vertueux. Mais cette trilogie d’origine américaine n’est pas pertinente car il me semble inévitable d’assumer notre point de vue humain, tant objectivement (l’être humain étudié par la science) que subjectivement (ex. l’approche écopoétique). La critique de l’« anthropocentrisme » conduit à expliquer les faits sociaux par des causes « naturelles », pouvant aboutir à une animalisation de la société : l’être humain serait une espèce intrinsèquement prédatrice, donc incapable d’être constructrice. La trilogie manipule aussi l’idée de « nature ». L’anthropologue Elizabeth Rata, souligne ainsi que la reconnaissance de la rivière Whanganui (Nouvelle-Zélande) comme sujet de droit ne permet pas de lui donner une parole : elle permet à des chefs de clans maoris d’acquérir un pouvoir politique face à l’État. Elle entraîne la production d’une hiérarchie politique, à travers une reconfiguration des rapports de pouvoir autour de la rivière.
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Face aux crises actuelles, ces recherches peuvent-elles avoir une fonction politique dans la société ?
| C.G. : Les études littéraires ont une fonction importante : proposer de nouveaux récits. La littérature contemporaine propose de nouvelles représentations de l’environnement et les textes anciens permettent de découvrir d’autres façons d’être au monde. Ils donnent une profondeur historique à nos représentations, permettant de comprendre l’influence de cet héritage sur nos manières de penser. Cette approche favorise une attention nouvelle à ce qui nous entoure, que ce soit à travers la redécouverte de descriptions sensibles de la nature, ou dans le cadre d’ateliers d’écriture que nous menons avec les étudiantes et étudiants. P.P. : Les recherches portant sur l’interface nature - société participent d’une forme de prise de conscience et d’émancipation, car elles sont des leviers pour comprendre, situer et agir. Une question se pose toutefois : comment passer de la prise de conscience à l’action ? La réponse est difficile car nous rentrons dans le champ du politique et du citoyen, marqué par de nombreux désaccords. À distance du principe de neutralité du sociologue Max Weber, je défends l’idée de l’honnêteté intellectuelle qui contrebalance le fait que le chercheur doit être conscient des valeurs qui le guident. Il s’agit d’exposer les faits, y compris ceux qui dérangent ou s’opposent à nos convictions, afin de permettre aux individus de comprendre et faire leurs choix. Cette confrontation des idées est primordiale, mais doit trouver un espace d’expression qui ne peut se limiter au simulacre télévisé d’un débat d’idées. |
► Références• Morizot, Baptiste. Les diplomates : cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant. Éditions Wildproject, Collection « Domaine sauvage », 2016• Saltzstein, Jennifer. Song, landscape, and identity in medieval northern France : toward an environmental history. Oxford University Press, 2023 |
Rédaction
Entretien réalisé par Lorraine Feugère
Crédits photos
• Stéphane Marquet & Jad Bou Assi
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