Mise à jour le 29 janv. 2021

Engagée pour l’histoire des femmes et du genre

Publié le 27 janvier 2021 Mis à jour le 29 janvier 2021

Enseignante-chercheure à l’Université Lumière Lyon 2, Marianne Thivend est membre du Laboratoire de recherches historiques en Rhône-Alpes (LARHRA). Elle a cofondé le master européen MATILDA d’histoire des femmes et du genre. À travers ses travaux de recherche en histoire de l’éducation et ses nombreuses actions de diffusion des savoirs, elle est pleinement engagée dans une démarche d’innovation sociale

Les études sur le genre sont-elles une tradition à l’Université Lumière Lyon 2 ?
On entend souvent que « le genre est dans l’ADN de Lyon 2 » : c’est vrai, puisqu’on y mène des études sur les femmes depuis la création de l’Université. En 1976, de jeunes enseignantes en psychologie à l’Université Lyon 2 fondent le Centre Lyonnais d’Études Féministes (CLEF). Dès les années 1990, c’est un des premiers établissements en France à proposer des cours sur les femmes à ses étudiant.es. Depuis 2008, 7 parcours de masters « Études sur le genre » ont été créés à l'Université Lumière Lyon 2. Aujourd’hui, ces études sont loin d’être présentes dans toutes les universités même si, depuis 20 ans, elles se sont beaucoup développées : on peut parler d’une institutionnalisation des études sur le genre.

Quelles recherches menez-vous en histoire des femmes et du genre ?
Ma recherche actuelle porte sur l’entrée des femmes en formation professionnelle au 19e siècle, moment qui voit la multiplication d’institutions d’éducation féminine ainsi que le développement d’un discours en faveur du travail des femmes. Je travaille tout particulièrement sur les formations à la comptabilité. Plus les formations se popularisent, plus les femmes sont renvoyées à des positions subalternes, auxiliaires de leur mari ou de leur patron. Aux hommes la comptabilité d’expertise, aux femmes la comptabilité du quotidien. Ces « teneuses de livres », pourtant nombreuses et indispensables à l’administration des sociétés commerciales et artisanales, ont été longtemps invisibilisées dans l’histoire. Étudier ces formations permet ainsi de lever le voile sur tout un pan de l’activité économique des femmes. Je travaille donc « à la loupe » sur des écoles, des professeures, des élèves, que je traque dans les archives départementales ou municipales. Je m’attache à mettre en lumière les pionnières qui ont participé à la construction de cet enseignement professionnel et par conséquent à l’émancipation économique des femmes. En écrivant leur biographie, j’étudie comment leur vie, leurs actions, leurs pensées éclairent l’histoire des formations techniques et du travail des femmes. C’est une institutrice lyonnaise, Elise Luquin, qui crée la première formation commerciale pour les filles en France en 1857.

En quoi consiste l’enjeu de vos recherches ?
La crise sanitaire actuelle a mis en avant les « petites mains » du quotidien : soignantes, infirmières, caissières, couturières, etc. Ces femmes, qui ont pourtant suivi un cursus professionnel et technique, peinent à obtenir une reconnaissance professionnelle. Surchargées, sous-payées, elles sont d’ordinaire complètement invisibilisées. C’est une constante dans l’histoire. Étudier l’histoire de l’éducation des femmes, c’est aussi aider à comprendre comment les formations actuelles intègrent des savoir-faire et des savoir-être fortement genrés attendus sur le marché du travail. Nos systèmes scolaires actuels sont également encore fortement marqués par le genre. Finalement, comment repenser la formation ? Quel rôle joue-t-elle dans la reproduction des inégalités entre les hommes et les femmes ? Il y a encore beaucoup de recherches à mener pour répondre à ces questions.

Sur un tel sujet, comment dissociez-vous la réflexion scientifique de l’opinion personnelle ?
Personne n’a jamais remis en cause la crédibilité des grands historiens, encartés au parti communiste ou syndiqués, qui travaillaient sur l’histoire des ouvriers et des syndicats dans les années 1960. En revanche, on reproche souvent aux femmes qui étudient le genre d’être féministes, cela les empêcherait d’être objectives. Bien évidemment, ma recherche est engagée, mais aucune recherche n’est neutre. Les études sur le genre ont bien montré que les connaissances scientifiques ont longtemps été produites dans une perspective androcentrée, faussement neutre.
Un.e chercheur.e se doit de prendre en  compte ce que produit son enracinement social (ses valeurs, ses intérêts) sur l’objet  de la connaissance. Je fais une recherche « engagée », féministe, mais selon les règles reconnues par ma discipline, avec un souci constant de véracité historique.

Vous êtes cofondatrice du 1er master européen d’histoire des femmes et du genre, MATILDA : comment ce projet a vu le jour ?
L’histoire de MATILDA est aussi celle de l’Europe. En 2006, l’Université de Vienne réunit un consortium de 5 universités européennes (Autriche, France, Bulgarie, Hongrie, Royaume-Uni) afin d’atteindre un objectif ambitieux : créer un master commun, un pont entre l’histoire des femmes et du genre qui se faisait à l’Ouest et celle qui se faisait à l’Est, pour produire une histoire européenne. C’est l’Université Lumière Lyon 2 qui porte aujourd’hui le consortium MATILDA. Avec ma collègue Manuela Martini, coresponsable du master, nous l’avons étendu à des universités allemandes et italiennes. À présent, les enjeux de MATILDA sont encore plus importants dans certains pays de l’Est, où les études sur le genre sont violemment attaquées, voire supprimées comme c’est le cas en Hongrie. Ce parcours répond à une demande forte des étudiant.es. Cette année par exemple, nous avons reçu 70 candidatures pour 20 places, ce n’était jamais arrivé ! Cette jeune génération cherche dans les études sur le genre un moyen de développer une pensée critique sur le monde contemporain. Elle est très intéressée par la recherche sur les femmes, les stéréotypes de genre, les masculinités et les thématiques LGBTQIA++. Ils/elles aspirent à devenir des professionnel.les capables d’analyser les rapports de domination et les inégalités. C’est une fierté personnelle et cela montre le rôle primordial de la formation dans l’évolution de nos sociétés.

Vous êtes également codirectrice de publication de la revue Genre & Histoire : quelles sont ses spécificités ?
La revue électronique Genre & Histoire a vu le jour en 2007 dans le giron de l’association
« Mnémosyne pour le développement de l’histoire des femmes et du genre », qui fête  ses 20 ans cette année ! Elle encourage les premières publications de masterant.es, doctorant.es et jeunes chercheur.es et participe à la mise en visibilité de l’histoire des femmes et du genre. Le secrétariat de rédaction est assuré bénévolement par notre équipe.  Nous avons rejoint le mouvement « Revues en lutte » qui défend l’autonomie de la recherche et de l’édition scientifique.  

Qu’apportent les études sur le genre à la société ?
Toutes les recherches sur le corps, les sexualités, les violences faites aux femmes ont servi à libérer la parole, à apporter une plus grande visibilité aux problématiques d’inégalités et de discriminations. Mais pour qu’il y ait un réel changement de la société, il faut qu’il y ait une convergence entre 4 acteurs : l’université, les militant.es, l’État et les médias. Pour la première fois dans l’histoire, c’est quasiment le cas aujourd’hui. Cette convergence a permis à des mouvements comme #MeToo de devenir si forts. Malheureusement les résistances sont encore très importantes et les haines sexistes, homophobes et racistes circulent de manière inquiétante dans le monde. Aux féministes de demain, nourri.es entre autres des études sur le genre, de poursuivre le combat.

Comment votre discipline peut-elle évoluer ?
Les études sur le genre ont encore des chantiers très vastes à explorer, avec des enjeux toujours aussi forts : l’environnement, l’alimentation, l’intelligence artificielle, les techniques médicalement assistée, etc. L’éco-féminisme prend de l’ampleur, les « sorcières » sont à la mode chez les jeunes féministes. Les femmes seraient plus proches de la nature, mais est-ce parce qu’elles ont été éduquées à y être plus attentives ? Récemment, les approches « intersectionnelles » prennent en compte l’imbrication des rapports de domination : la classe, le genre, la race, l’âge, etc. Cela permet une vision plus complète que le seul rapport homme/femme. Travailler sur ces implications est l’enjeu de l’avenir pour la recherche.
 
Apprentissage de la dactylographie vers 1900 à l'École Pratique de Commerce Pigier, Nancy (Collection Pierre Boyer)
Atelier de Couture et de Modes en 1910 à l’École Pratique de Commerce et d’Industrie (EPCI), Rouen (Photo : A. Maignan)
Enseignement commercial et secrétariat en 1959 au Collège-lycée technique Sophie Germain, Paris (Photo : Jean Suquet)
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